Qui êtes-vous ?

J'écris des textes de création pour "transposer" un film en poème. Certains de ces textes ont paru en revues de littérature numériques ou papier. Il s'agit d'allier émotion de cinéma et poésie, de passer des images aux mots, juste changer de medium artistique pour transcrire images et mouvement. Cinéma contemporain ou non, cinéma de femmes, écologique, cinéma violent et vivant, captant le réel à s'en blesser d'images et de mots.

jeudi 17 septembre 2026

film-herbier

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film-herbier

créer genre nouveau (image argentique, pleine terre ou mer, voix off rauque et calme)

défilent fleurs et champs, côtes maritimes normandes

est-ce la fin qui fait filmer

plantes et fleurs

qui fait inventer film-herbier

tandis que le botaniste égrène

noms latin noms vernaculaires

reines des prés et presle

choux maritimes et ortie sans défense

herbe au marin et cirse aux gros yeux

le réséda grappe mauve

la valériane herbe aux chats pour le sommeil

le chrysanthème des moissons

la guimauve et celles

dont on ne sait plus le nom, on le dit, humilité de terre

 

dessiner dans petit carnet crayon gras mise en abyme

d’image filmée (gradation, nuances de couleurs, danse à peine)

assis dans l’herbe filmeurs (caméra très noire, très technologique de profil dans le champ très vert, comme gros animal incongru, va-t-elle blesser, détruire, comme chien noir)

filmer c’est capturer l’âme de la plante

dans le vent la plante mûre, discrète, commune

celle que l’on connaît sans connaître le nom

c’est très simple pourtant les spectateurs ne croiront pas

ce champ de lis de Saint Bernard

(si blanc si ondoyant dans le vent, légèreté de danseuse)

le cinéma alors fait voir ce qu’on ne voit pas

dans le fouillis des herbes

affine notre regard

se fait regard-de-botaniste

décode les noms les familles les millions d’années

celles qui ne vont pas survivre (au réchauffement)

les toxiques ou celles dont les graines

luttent contre le scorbut

il est question d’une chance (de voir ça)

que le cinéma permette de voir

que la voix fasse herbier

et que les fleurs

et que la clarinette improvisée

(on remercie pour les images, l’herboriste et le filmeur)

 

serait-ce

que l’image technologique réhausse l’image naturelle

apprend à voir/distance

ce que le spectateur perçoit

mimésis somptueuse et lente

serait-ce

assomption de l’herbier mouvant

sept promenades rousseauistes

pour filmer avant que trop tard (ce qu’il reste de)

fleurs et tiges, herbacées grêles

champs forêts grèves calcaire

face à la mer plantes instinctives

on mélange tous les noms l’érudition désuète

on a compris

qu’un herbier se meut comme vent comme film

l’équipe de tournage se repose dans l’herbe

après avoir cueilli butiné images avant

fin du monde/film-tombeau

(embaumer les fleurs de film avant leur mort)

 

 

à propos de Sept promenades avec Mark Brown, Pierre Creton et Vincent Barré, 2025.

 

vendredi 4 septembre 2026

elle ne sait pas (non lo so)

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elle le quitte elle ne sait pas elle s’en va sort de l’appartement enfermés ils étaient non lo so elle répète grande banlieue vide grands ensembles sortent de terre

elle erre dans la ville moderne elle erre dans la ville grise elle ne desserre pas le regard elle rit elle est triste elle change d’un coup elle ne sait pas

la séquence africaine telle échappée hors du monde occidental elle se grime fonce sa peau danse se déhanche sous la musique mais des relents colonialistes elle ne sait pas (que cela va finir, en violence)

à la bourse tous crient la mère n’a pas le temps ils hurlent qu’ils gagnent ils hurlent qu’ils perdent elle regard extérieur elle ne sait pas elle traverse

un avion est une possibilité de changer de point de vue elle est heureuse elle aime le monde elle traverse le café elle voudrait rester là ne sait pas c’est bref ne dure pas

quand on sort l’Alfa Roméo blanche du lac elle sait (qu’il y a un mort dans la voiture que les enfants rient que le propriétaire s’inquiète des réparations) elle bouleversée

dans la ville rectangulaire les façades blanches aux angles durs elle erre dans le parc elle ne sait pas elle marche elle se demande comment/pourquoi aimer

des briques agencées perpendiculaires un immeuble en chantier un tonneau plein d’eau des constructions non lo so et les passants curé nurse et landau cariole à cheval

lui achète BMW coupe les téléphones se met en colère dès le début de la relation a accumulé les maîtresses (brunes /blondes) et les stylos avec les femmes nues en plastique

lui appartement plein de sculptures/peintures le dévisagent et se taisent bourgeoisie établie hors grands ensembles lui il sait (la bourse et les belles voitures)

elle regarde beaucoup elle parle très peu elle sait que la relation amoureuse est condamnée d’avance ne peut plus ne sait plus aimer ne sait plus juste regarde

une femme d’âge mûr à la fenêtre d’en face une femme brune visage et yeux noirs dans la rue sévère et dure inconnue des copines rieuses la nostalgique d’Afrique

tire au fusil sur un ballon l’Afrique est morte pied d’éléphant empaillé peau de zèbre idéalisation de l’eden pré-industrialisation perdue mais la révolte

elle blonde et insaisissable marche les rues regarde les rues les constructions et la musique qui déréalise la modernité les lampadaires gros plan et fin

depuis la fenêtre : deux bonnes sœurs les tables d’un café en carré parfait un soldat et elle ne sait pas (si elle l’aime s’il l’aime ce qu’est l’amour)

un plan de feuillages qui bougent dans le vent sans ciel un plan en contre-plongée des canopées pins et arbres qui tournent elle regarde elle ne sait pas (s’ils s’aiment)

deux fois la nurse au bébé deux fois la carriole au cheval et le tonneau d’eau le bout de bois qui flotte la tonneau percé l’eau s’échappe et ils ne sont plus là histoire finie

l’amour c’est comme un grand malentendu dans une ville en construction les terrains plats les terrains vagues en plongée rues rectilignes et vides elle ne sait pas

lui reste l’étranger le courtier de la bourse l’Alfa Roméo ou la BMW elle gravite dans ce monde-là elle est déjà fantôme de leur histoire née-avortée

un travelling sur des palissades immeubles modernes froids et droits travelling très lent immeubles très neufs musique discordante trouant le réel moderne

fourmis sur l’écorce d’un tronc en gros plan et les échafaudages de la vie les quartiers neufs sont vides au soir rentrent les bus et les gens du travail nuit tombante

les passants vieux ont visages étranges hiératiques gros plan sur l’oreille sur l’œil un vieux à lunettes observe ne bouge pas et l’eau s’écoule de tonneau à caniveau

elle disparue lui disparu totalement hors champ la ville et les passants terminent le spectacle plan panoramique plan rapproché sur le bébé de la nurse aucune parole

la musique discorde tout l’espace elle ne sait pas (où ils sont pourquoi ne viennent pas au rendez-vous) carrefour vide tonneau vidé réarmement atomique titre du journal

un employé arrête un jet d’eau sur une pelouse et les gouttes sur les feuilles arrêt sur image plans aux angles blancs d’immeubles blancs deux têtes d’homme en haut

une fissure dans le sol une fissure dans le film immeubles échafaudages tout est vide le capitalisme en marche la modernité vide ne sait pas interroge la plasticité du film

lui interchangeable (ex-amant nouvel amant) elle fée perdue dans la ville elle les échafaudages modernes et perpendiculaires elle la caméra de son regard

 

à propos de L’éclipse, Michelangelo Antonioni, 1962.

film-herbier

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