
ce sont de petites filles qui ont envie de paillettes, juste de paillettes
elles vivent à la ferme avec abeilles et moutons
leur monde a déjà perdu
dans leur maison les portes manquent et les rideaux battent avec le vent
elles acquièrent des capacités inouïes elles s’occupent des ruches avalent des abeilles les dressent sur leur visage
elles ont déjà perdu
elles se baignent dans le lac ramassent les tomates travaillent et se blessent
elles se blottissent dans des grottes contre un petit garçon semi-voyou venu de la ville confié à la ferme
parce que la ferme apprend/sauve (des villes contemporaines)
malgré la voix bourrue du père qui réprimande
malgré les désherbants du voisin qui tuent les abeilles
malgré la télé qui vient faire des émissions-paillettes sur le terroir tueur de cochon peau de sanglier sur la tête et les vieilles qui chantent
le peuple étrusque a perdu
la grande ferme remise au vent, pas aux normes, les contrôles et le reste
on cachera un objet dans la maison, son âme de vivante son âme de fermière
on jouera encore (avec le vent avec le lac avec les abeilles)
dans la centrifugeuse les cadres tournent et le miel coule
ambré comme la douleur du père
les derniers fermiers font travailler leurs enfants déjouent la consommation
mangent ce qu’ils produisent et ouvrent le monde
grande ferme ocre dans les lumières et puis plus rien
sommier de ferraille vide
toute la famille est partie parce que les normes
les touristes vont pouvoir venir les promoteurs c’en est fini
des merveilles et des filles
du lac et des ruches bleues
des bocaux et des tomates très rouges c’en est fini
de la beauté de la ferme et du travail de la ferme
l’anachronisme est plus grande gageure des pauvres
on ferme la maison on range les affaires on vend les moutons
la société de consommation a gagné contre les ruches
le monde tombe
la bucolique perd le soleil et les joues des filles
une extravagance c’est juste habiter le monde paysan
un chameau alors dévisage le silence les filles rient
moitié nues l’été moitié endormies au matin
avec les abeilles comme des rêves qui bourdonnent
on n’a plus le droit de cultiver la terre (Allemands Italiens c’est la même chose)
ni d’être fille de la terre on devient
bête d’attraction chameau de cirque
et puis l’été s’en va
les paillettes et les micros
le tueur de porcs a gagné l’argent fera de l’agrotourisme
des ruches meurent après les désherbants
les abeilles sont les soleils déchus de notre modernité
mais les merveilles
est-ce fée télévisuelle de paillettes aux faux cheveux (Monica Bellucci seule actrice professionnelle)
ou le miel créé d’abeilles/de travail
la fin d’un monde c’est une campagne d’Ombrie près d’un lac
les ruches et la perte, la déréalisation de la campagne
mais à la télé avec les paillettes et le vide
dans la caverne les ombres platoniciennes errent comme 2000 ans plus tôt
les enfants s‘endorment alors dans le ventre plein de lueurs
c’est réaliste et magique c’est l’œuvre de nature mortifiée
dans les champs piste de poussière pick-up grinçant
parfois avec la radio petites filles dansent ou sont punies
le miel coule parfois la vulgarité médiatique crie au néant
dans la Babel des langues la famille alunit sans le dire
à la campagne le travail c’est comme la vie quotidienne c’est là où on vit ça nourrit
quand la caméra filme le vide final qui accueillera
les alternatifs en toutes langues italien allemand français
ce cosmopolitisme de la résistance ces paysans éternels
que sont les Etrusques devenus sinon faiseurs
de miel et de merveilles
(je les ai connus, il y a vingt-cinq ans, mas en ruine, brebis parties, c’est fini bien fini le monde capitaliste a eu raison d’eux)
mais en Ombrie quatre filles de paysan ont avalé soleil et abeilles
à propos de Les merveilles, Alice Rohrwacher, 2014.
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