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J'écris des textes de création pour "transposer" un film en poème. Certains de ces textes ont paru en revues de littérature numériques ou papier. Il s'agit d'allier émotion de cinéma et poésie, de passer des images aux mots, juste changer de medium artistique pour transcrire images et mouvement. Cinéma contemporain ou non, cinéma de femmes, écologique, cinéma violent et vivant, captant le réel à s'en blesser d'images et de mots.

dimanche 9 août 2026

Soleil et abeilles et paillettes

 poster du film Bande-annonce Les Merveilles

ce sont de petites filles qui ont envie de paillettes, juste de paillettes

elles vivent à la ferme avec abeilles et moutons

leur monde a déjà perdu

dans leur maison les portes manquent et les rideaux battent avec le vent

elles acquièrent des capacités inouïes elles s’occupent des ruches avalent des abeilles les dressent sur leur visage

elles ont déjà perdu

elles se baignent dans le lac ramassent les tomates travaillent et se blessent

elles se blottissent dans des grottes contre un petit garçon semi-voyou venu de la ville confié à la ferme

parce que la ferme apprend/sauve (des villes contemporaines)

malgré la voix bourrue du père qui réprimande

malgré les désherbants du voisin qui tuent les abeilles

malgré la télé qui vient faire des émissions-paillettes sur le terroir tueur de cochon peau de sanglier sur la tête et les vieilles qui chantent

le peuple étrusque a perdu

la grande ferme remise au vent, pas aux normes, les contrôles et le reste

on cachera un objet dans la maison, son âme de vivante son âme de fermière

on jouera encore (avec le vent avec le lac avec les abeilles)

dans la centrifugeuse les cadres tournent et le miel coule

ambré comme la douleur du père

les derniers fermiers font travailler leurs enfants déjouent la consommation

mangent ce qu’ils produisent et ouvrent le monde

grande ferme ocre dans les lumières et puis plus rien

sommier de ferraille vide

toute la famille est partie parce que les normes

les touristes vont pouvoir venir les promoteurs c’en est fini

des merveilles et des filles

du lac et des ruches bleues

des bocaux et des tomates très rouges c’en est fini

de la beauté de la ferme et du travail de la ferme

l’anachronisme est plus grande gageure des pauvres

on ferme la maison on range les affaires on vend les moutons

la société de consommation a gagné contre les ruches

le monde tombe

la bucolique perd le soleil et les joues des filles

une extravagance c’est juste habiter le monde paysan

un chameau alors dévisage le silence les filles rient

moitié nues l’été moitié endormies au matin

avec les abeilles comme des rêves qui bourdonnent

on n’a plus le droit de cultiver la terre (Allemands Italiens c’est la même chose)

ni d’être fille de la terre on devient

bête d’attraction chameau de cirque

et puis l’été s’en va

les paillettes et les micros

le tueur de porcs a gagné l’argent fera de l’agrotourisme

des ruches meurent après les désherbants

les abeilles sont les soleils déchus de notre modernité

mais les merveilles

est-ce fée télévisuelle de paillettes aux faux cheveux (Monica Bellucci seule actrice professionnelle)

ou le miel créé d’abeilles/de travail

la fin d’un monde c’est une campagne d’Ombrie près d’un lac

les ruches et la perte, la déréalisation de la campagne

mais à la télé avec les paillettes et le vide

dans la caverne les ombres platoniciennes errent comme 2000 ans plus tôt

les enfants s‘endorment alors dans le ventre plein de lueurs

c’est réaliste et magique c’est l’œuvre de nature mortifiée

dans les champs piste de poussière pick-up grinçant

parfois avec la radio petites filles dansent ou sont punies

le miel coule parfois la vulgarité médiatique crie au néant

dans la Babel des langues la famille alunit sans le dire

à la campagne le travail c’est comme la vie quotidienne c’est là où on vit ça nourrit

quand la caméra filme le vide final qui accueillera

les alternatifs en toutes langues italien allemand français

ce cosmopolitisme de la résistance ces paysans éternels

que sont les Etrusques devenus sinon faiseurs

de miel et de merveilles

(je les ai connus, il y a vingt-cinq ans, mas en ruine, brebis parties, c’est fini bien fini le monde capitaliste a eu raison d’eux)

mais en Ombrie quatre filles de paysan ont avalé soleil et abeilles

 

à propos de Les merveilles, Alice Rohrwacher, 2014.

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